Aux temps des châteaux (page 4/6)
Le château, écrin d’un mode de vie identitaire

 Au XVIIe et au XVIIIe siècle, les propriétaires de châteaux, nobles d’extraction ou récemment anoblis, éprouvent le souci d’adapter leur demeure aux modes et aux exigences contemporaines. Mais ils veillent à perpétuer la présence des symboles du pouvoir de l’aristocratie guerrière médiévale.

Ces deux projets de transformer au XVIIIe siècle une forteresse en demeure somptuaire expriment bien à la fois la volonté de maintenir le mythe de l’aristocratie guerrière et celle de s’adapter aux goûts artistiques du beau siècle.

 

Château de Sainte-Sabine, XVIIIe siècle (A.D.C.O., E 2161, non représenté)

 

Le projet a transformé la vieille forteresse du XVIe siècle en résidence somptuaire confortable. Mais la promotion sociale que représente l’intégration dans la noblesse passe par sa reconnaissance par les contemporains. Le fait de posséder un château avec des éléments d’architecture militaire médiévale et des « signes de féodalité » accélère ou conforte cette reconnaissance tant recherchée. Le propriétaire commande ici aux architectes des thèmes décoratifs à partir d’éléments archaïsants empruntés à l’architecture guerrière médiévale. Ce projet propose donc deux tours cornières en forme de bastion sur soubassement taluté décoré d’un cordon destiné à gêner une éventuelle escalade. La qualité de sa maçonnerie accentue l’aspect de fortification.

Le porche décoré des armoiries timbrées et du thème symbolique des rainures de flèches du pont-levis, les girouettes et bannières de faîtières complètent, ostentatoires,  « les signes de féodalité ». Tout doit suggérer l’ancrage des maîtres du château dans la continuité de l’aristocratie guerrière.

 

 

Château de Blaisy-Haut, XVIIIe siècle (A.D.C.O., E 1591)

Ce projet pour Blaisy n’a pas abouti. Il obéit aux mêmes principes : deux grosses tours rondes cornières avec leur cordon de contrescarpe, leur couronne de mâchicoulis et leur étage de tir protégé par un toit en poivrière, perpétuent l’héritage guerrier recherché par les Joly. Mais le toit d’ardoises avec sa décoration de pots à feu, le pavillon central à portail qui se substitue au chaffaud et les courtines décorées de briques colorées témoignent de l’influence d’un goût plus moderne.

L’achat du fief consiste à faire oublier les origines roturières d’une famille en s’abstenant de toute activité dérogeante et en adoptant quelques traits du mode de vie nobiliaire. L’anoblissement taisible progresse ainsi : le château, par le choix de ses thèmes décoratifs, contribue à accréditer auprès des contemporains l’idée de l’appartenance des propriétaires riches et puissants à la noblesse d’épée.

 

 

Château de Pouilly, 1763 (A.D.C.O., E 192)

Avec les jardins de la « folie » des Bouhier de Lantenay à Pouilly près de Dijon, le bâti minéral se lie indissolublement au bâti végétal. L’eau, les dessins de parterres de « broderies », les quinconces, les longues allées plantées d’arbres, les massifs de végétaux construits et domestiqués exaltent par leur luxe, leur beauté, la réputation, la puissance et la gloire du maître des lieux. 

 

Château de Chevigny-en-Valière, XVIIIe siècle (A.D.C.O., 32 F 534, non représenté)

 La décoration intérieure atteint un raffinement remarquable dans certains châteaux comme celui des Bouhier de Versailleux  à Chevigny, dont il ne reste rien. Les aristocrates, comme les Bouhier, veillent personnellement à l’aménagement de leur demeure rurale. Ils aiment séjourner à la belle saison dans ces lieux de vie pour surveiller l’exploitation de leurs terres, mais surtout parce que la gloire et la mémoire de leur lignage se confondent  avec celle du château. Ces bâtiments ne sont donc pas des coquilles vides.

Les projets d’aménagement pour une galerie et des cheminées révèlent la beauté et la richesse de l’intérieur de certains châteaux du XVIIIe siècle. Si les travaux améliorent le confort quotidien de ces châtelains, ils témoignent de leur richesse, donc de leur noblesse, auprès des hôtes admis dans ces demeures somptuaires.

L’inventaire des ustensiles de la cuisine donne une idée de la qualité de l’accueil, de l’hospitalité, proposés chez les Bouhier, ce qui témoigne aussi d’une autre tradition aristocratique.

    

Château de Chevigny-en-Valière, 1765 (A.D.C.O., 1 J 5640) 

La rigueur raisonnée du projet de façade dû à Caristie s’ordonne en trois étages sur rez-de-chaussée, dont le dernier en attique ; il n’en reste rien. Un avant-corps en ressaut, délimité par des pilastres en bossages, supporte un fronton décoré aux armoiries des Bouhier et percé de trois ouvertures à chaque niveau. Il s’intègre dans une façade symétrique dépouillée, composée de deux ailes éclairées, aussi, par trois fenêtres aux trois étages. L’ensemble souligne la noblesse de la mission judiciaire confiée par le Roi aux maîtres des lieux, qui ne doit céder en rien à la mission militaire de la noblesse d’épée.

Ces aristocrates considèrent la vie dans leur seigneurie comme un lointain reflet du Paradis terrestre, un mode de vie permettant de concilier à la fois le plaisir, le patrimoine et les traditions lignagères. Le château, cœur du domaine, complète cet univers parfait qu’ils veulent créer à l’image d’un monde idéal, souvent influencée par les conceptions maçonniques.

Les plans montrent l’évolution de l’architecture des châteaux construits au XVIIIe siècle devenus demeures somptuaires, mais qui conservent les symboles du logis seigneurial médiéval. Au rez-de-chaussée, un emmarchement extérieur donne accès au vestibule puis à la salle d’assemblée. Il reproduit le perron des palais médiévaux où l’on prêtait serment et par lequel les vassaux ou compagnons atteignaient l’aula, ici la salle d’assemblée. Doublée par une salle à manger, elle s’ouvre symétriquement sur les jardins. Un escalier d’apparat, autre élément essentiel des résidence aristocratiques, gagne les étages. Au premier, l’ensemble antichambre-chambre à recevoir, ou de parement, sert à l’accueil et au travail, comme dans les châteaux de la noblesse d’épée. Il prolonge le lieu de pouvoir. Des couloirs desservent un ensemble de chambres, renforçant l’intimité des lieux de vie, grande révolution dans les pratiques quotidiennes.

 

   

Livre relié aux armes de la famille Bouhier (A.D.C.O., Bibliothèque) 

« Azur au bœuf d’or » : bel exemple d’armes « parlantes » fondées sur un jeu de mots sur le nom de famille. Le livre est daté de 1566, mais la reliure est postérieure.

 

         

Château d’Agey, plan du XVIIIe siècle (A.D.C.O., E 854) ; état actuel (photographie)

Les projets de rénovation pour le château d’Agey, en partie réalisés, confirment les évolutions. Ici, les pièces reçoivent toutes une spécialisation et celle-ci peut témoigner des progrès réalisés dans la vie quotidienne de la noblesse d’extraction à la fin de l’Ancien Régime.

Un portique avec son emmarchement ouvre sur un vestibule et une salle où le maître peut recevoir selon la tradition avec, voisine mais toujours isolée, la cuisine. Le service de la table se prépare dans l’office attenant. La spécialisation montre les progrès de la convivialité et de l’intimité chez ces nobles. On reconnaît une bibliothèque, une salle de billard, un boudoir, ou petit salon, où les femmes se retirent, et un salon différent de la salle. Les chambres à coucher ou « de retrait », sont isolées par des couloirs et desservies par de petites pièces réservées aux domestiques. L’hygiène progresse avec l’apparition d’un cabinet de toilette et d’une buanderie.

Nous sommes loin du donjon médiéval. La haute noblesse de province joue un rôle de médiateur dans la diffusion des modèles artistiques exprimés à la Cour qu’elle fréquente. Elle instille dans les élites provinciales les modes et les pratiques sociales acquises dans la capitale.

 

    

Château de Mont-Saint-Jean, 1727 (A.D.C.O., 15 F 6)

Cette place forte gallo-romaine, réaménagée dès le Xe siècle  et tenue par les Vergy pendant trois siècles, garde l’aspect typique de la forteresse médiévale. Ce bel ensemble castral domine toujours la vallée du Serein avec ses éléments défensifs puissants : basse-cour, courtines, tours de flanquement et cornières, fossés, puits et citerne et un donjon rectangulaire cantonné de tours circulaires. Lieu de prière, il abrite l’église paroissiale dans la cour et une chapelle dans le donjon. Le desservant d’une église pouvait dépendre du seigneur et renforcer son pouvoir. Mais ce plan de 1727 confirme les mutations dans la vie quotidienne de la noblesse immémoriale comme les Lorraine, qui sont alors les seigneurs du lieu. La guerre tient moins de place que la convivialité. Les pièces reçoivent toutes une spécialisation pacifique, comme la salle des gardes devenue grenier.

Les pierres montrent les contradictions de la noblesse : elle aspire à rester une essence, elle devient un rapport social.

 

 

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